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Urban Carmichael, un trésor national

Signé : William Thomas

Tels des gisements de métaux précieux restant à découvrir, nous possédons, au Canada, de nombreux trésors nationaux dont nous ne pouvons profiter qu’en nous rendant aux confins de leur région d’origine. Urban Carmichael est l’une de ces richesses que l’Île-du-Prince-Édouard a abritées en son sein sa vie durant.

L’esprit vif de cet amuseur né et le charme de sa guitare ont fait de cet Insulaire une légende vivante dans le monde du spectacle de la côte est du Canada. Il a obtenu le 7e rang dans la liste des « 40 raisons qui nous font aimer le Canada atlantique », parue dans le magazine Coast Life.

Et pourtant, mentionnez le nom d’Urban Carmichael n’importe où à l’ouest du Nouveau-Brunswick et les gens croiront que vous leur parlez d’un quelconque musée d’art en ville.

Urban Carmichael est tout simplement hilarant, comme en font foi les titres de quelques-unes de ses chansons : « My Karma Ran Over My Dogma », « Female On The E-mail » et « I Can’t Take You To The Prison Dance Cause They’re Hangin’ Me Tonight ».

Urban arrive sur scène accoutré d’un splendide costume typique de la côte est – casquette de baseball, veste de laine à carreaux et jeans bien larges – en vous laissant ainsi l’impression d’avoir affaire à un « habitant ». Mais il se met bientôt à jouer des deux pouces sur la caisse de sa guitare et à vous lancer çà et là ses pointes d’humour. La réponse du public, d’abord empreinte de silences gênés, ne tarde pas à se développer en rires légers pour se terminer par un crescendo de fous rires et un chahut bien particulier. Il s’agit après tout d’un public de la côte est.

Né dans une maisonnée de dix enfants et deux lits, Urban aime raconter que sa mère les mettait au lit, lui et ses frères et sœurs, par groupe. Sa mère, en bonne catholique irlandaise qu’elle était, était celle qui « criait les numéros de bingo en latin de façon à ce que les protestants ne puissent gagner ». Sans télévision à la maison, Urban a grandi en écoutant le « Jubilee » de Don Messer à la radio, en inventant des histoires et en jouant de la musique avec le reste de la famille. Et il n’a pas cessé depuis, se déplaçant un peu partout sur l’île pour amuser ses habitants, la plupart du temps gratuitement, dans les salles communautaires, les clubs et les cuisines. En 1990, Urban a établi un nouveau genre de record en participant à 11 événements-bénéfices le jour de la Saint-Patrick. Étonnnant de la part de quelqu’un qui prétend : « Je ne suis pas un paresseux chronique, mais je me fatigue à l’idée de faire mon possible ».

Je ne crois pas qu’Urban se soit jamais soucié des règles de la comédie, c’est-à-dire d’observer des gens dans leur vie courante puis de leur faire voir ces mêmes choses à travers sa propre vision un peu tordue. Mais il les mettait en pratique comme s’il les avait lui-même inventées. Avec sa voix haut perchée de garçon et son dialecte coloré de la côte est, Urban se penche sur les choses ordinaires de la vie avec un regard extraordinairement perçant.

« Lorsque je voyais un de ces vieux films de guerre, je m’demandais toujours pourquoi ces pilotes kamikazes japonais portaient des casques. » Il suffit d’une seconde pour bien se figurer la situation et, – oui, c’est vrai –, il n’a jamais été prouvé que les casques sauvaient des vies lors des missions suicides.

« Je suis à l’épicerie devant le comptoir des produits laitiers et soudain je me demande qui a bien pu avoir l’idée de mettre la mention “meilleur avant ” sur les pots de crème sûre.».

« Et je suis chez Stedman’s en train de regarder les cartes de la Saint-Valentin et je tombe sur l’une d’elles où c’est écrit : “Je n’aime que toi. Sois mon Valentin.” Et la carte se vendait en paquet de cinq pour un dollar ».

D’un avocat, il dit qu’il était « si tordu qu’il pouvait dormir sur un tire-bouchon » ou « si tordu qu’il pouvait vous suivre dans une porte tournante et en sortir avant vous ».

L’humour typique de la côte est se trouve à son meilleur lorsqu’Urban, avec sa vieille guitare, se lance dans des chansons que lui et son père ont écrites sur des sujets tels que « pêcher, se bagarrer, se serrer les coudes et contempler le ciel ».

Urban Carmichael exprime véritablement l’essence de l’île; ses chansons et ses histoires illustrent à merveille une contrée dont le passé est chargé de pauvreté et de tristesse, mais qui a réussi à survivre grâce à la pomme de terre, au poisson et à son sens de l’humour bien particulier.

Rien ne rend plus fidèlement le passé et l’humour caractéristique de l’Île-du-Prince-Édouard que cette histoire véridique qu’Urban raconte à propos de cette nuit où l’on fit venir le médecin local dans une ferme isolée où la femme était en train d’accoucher.

Étant le seul médecin pour les deux comtés de Queens et Kings, quand il arriva sur les lieux, il y avait déjà un groupe de voisins nerveux. La femme enceinte avait été étendue par une sage-femme du coin sur la table de cuisine, entourée de couvertures, de serviettes et d’un récipient d’eau chaude. Mais l’obscurité la plus complète régnait et la ferme n’avait pas l’électricité. On fit rapidement venir le fermier du bout du rang avec son tracteur. Il le plaça vis-à-vis de la fenêtre de la cuisine, de façon à éclairer la table. Peu de temps après, la fermière accoucha d’un garçon; la sage-femme était en train de le laver et de le langer quand soudain on entendit à nouveau un brouhaha du côté de la table. Le médecin accourut juste à temps pour mettre au monde un second bébé, dans la lumière des phares du tracteur immobile. Des jumeaux ! À peine eut-on lavé et emmitouflé le second bébé que de nouveaux hurlements se firent entendre en provenance de la cuisine. Le médecin accourut à nouveau et on entendit les cris d’un nouveau bébé venant au monde. Des triplés !

C’est alors qu’un des aînés du groupe s’écria : « Bon Dieu, éteins le tracteur. Je crois que c’est la lumière des phares qui les attire ! »

Comme le mentionnait un ami de la famille : « Urban serait capable de faire rire un chien.»

Malheureusement, je n’ai jamais pu rencontrer Urban Carmichael. Je suis tombé par hasard sur son œuvre au cours d’une semaine passée à l’Î-P.-É., l’automne dernier. Et quelle belle découverte ce fut! Urban représente un vrai trésor national dont trop peu de Canadiens ont pu profiter.

Urban ne se porte pas très bien ces temps-ci. Et ces événements-bénéfices, dont il était autrefois la vedette, se font à présent en son honneur. Il déclarait, lors d’une récente entrevue : « Je suis têtu et je tiens mon bout ».

« Je suis à portée de but de me rendre jusqu’au bout, spirituellement parlant » dit-il. Les anges ne savent pas ce qui leur pend au bout du nez, Urban.

William Thomas est l’auteur de sept livres humoristiques, notamment Never Hitchhike On The Road Less Travelled. On peut se procurer des exemplaires autographiés de ses livres sur le site www.williamthomas.ca.